Kenscoff : l’État compte les morts, les gangs comptent les victoires
- il y a 19 heures
- 4 min de lecture

Il faut désormais se demander jusqu’où Haïti peut encore descendre avant que l’État ne considère enfin que le seuil de l’inacceptable a été franchi. À Kenscoff, une nouvelle attaque d’une violence extrême a fait des dizaines de morts et plongé une population déjà éprouvée dans une terreur qui n’a plus rien d’exceptionnel. Au moins 47 personnes ont été tuées et plus de 50 autres kidnappées, selon les Nations unies. Et pendant que les familles recherchent leurs proches, que les survivants tentent de comprendre comment ils ont pu échapper au massacre et que les habitants se demandent s’ils seront les prochains, la réponse institutionnelle reste désespérément familière : condamnations, promesses et ouverture d’une enquête.
Bien sûr, il faut enquêter. Il faut identifier les responsables, établir les circonstances du massacre et poursuivre les auteurs. Mais à force de présenter l’enquête comme la première réponse à chaque tragédie, l’État donne l’impression d’avoir réduit sa mission à documenter les crimes qu’il n’a pas réussi à empêcher. Or une population menacée ne demande pas seulement que l’on établisse, après coup, qui l’a tuée. Elle demande que quelqu’un soit capable de la protéger avant qu’il ne soit trop tard.
C’est là que se trouve aujourd’hui l’une des contradictions les plus inquiétantes de la crise haïtienne : les gangs semblent avoir compris que le pouvoir ne réside pas uniquement dans les armes, mais aussi dans la capacité à imposer leur propre agenda. Ils attaquent, occupent, déplacent des populations, kidnappent, négocient, menacent et communiquent. Certains de leurs chefs apparaissent publiquement pour parler de paix tout en exhibant leur arsenal, comme s’ils étaient devenus les représentants d’une force politique avec laquelle il faudrait désormais composer. Cette mise en scène n’est pas anodine. Elle vise précisément à installer dans les esprits l’idée que les groupes armés constituent une puissance avec laquelle l’État doit négocier d’égal à égal.
Le plus grave est peut-être que cette perception commence à trouver un écho dans la réalité. "Gang yo gen plis zam pase Lapolis ak lame", ne cessent de répéter ceux qui sont au timon des Affaires.
Pendant que les groupes armés prennent l’initiative, l’État semble condamné à réagir. Il réagit après les massacres, après les kidnappings, après les déplacements massifs de population. Il réagit lorsque les images circulent déjà sur les réseaux sociaux et que l’opinion publique réclame des comptes. Cette inversion du rapport de force est devenue si fréquente qu’elle risque de finir par paraître normale.
Elle ne l’est pas.
Un État peut perdre temporairement le contrôle d’un territoire sans perdre nécessairement sa légitimité. Mais lorsqu’il devient incapable de protéger durablement ses citoyens, de poursuivre les criminels et de restaurer son autorité, une autre forme de défaite apparaît : celle qui s’installe dans l’esprit de la population. C’est le moment où les citoyens cessent de croire que l’État viendra à leur secours et commencent à organiser leur survie en fonction de leur propre capacité à fuir, à négocier ou à se protéger.
C’est précisément ce qui devrait inquiéter les autorités aujourd’hui.
Car Kenscoff n’est pas un accident isolé. Il s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus large, dont les chiffres publiés par les Nations unies donnent une mesure effrayante. Au moins 1 408 personnes ont été tuées et 656 blessées au cours du deuxième trimestre de 2026. Ces chiffres ne décrivent pas simplement une dégradation de la situation sécuritaire. Ils racontent l’effondrement progressif de la capacité de l’État à garantir le droit le plus élémentaire de ses citoyens : celui de vivre.
Et pourtant, le pays continue de fonctionner comme si chaque massacre constituait une crise indépendante de la précédente. On condamne, on promet, on enquête, puis l’attention se déplace jusqu'au prochain drame. Cette répétition finit par produire un phénomène particulièrement dangereux : la banalisation de l’horreur.
Nous nous indignons moins longtemps. Nous commentons moins longtemps. Nous enterrons nos morts et nous passons à autre chose, parce qu’un autre massacre nous attend déjà.
Pendant ce temps, la communauté internationale exprime sa solidarité et renouvelle ses promesses de soutien. Mais Haïti n’a certainement pas besoin d’une nouvelle démonstration de compassion diplomatique. Le pays a besoin que les engagements annoncés se traduisent par des capacités réelles, par une stratégie cohérente et par une pression beaucoup plus forte sur ceux qui financent, arment et facilitent les groupes criminels. Les déclarations de solidarité ont leur place dans la diplomatie. Elles ne peuvent toutefois pas constituer une politique de sécurité.
La responsabilité première demeure néanmoins haïtienne. Il appartient aux autorités nationales de définir une stratégie, de l’assumer et de donner à la Police nationale les moyens de l’exécuter. La PNH ne peut pas être éternellement sommée de faire davantage avec des moyens insuffisants, pendant que le pouvoir politique donne l’impression de naviguer d’une urgence à l’autre sans véritable doctrine de sortie de crise.
Il faut donc avoir le courage de poser la question autrement : qu'est-ce que l'État entend faire maintenant ? Compte tenu de la détérioration de la situation une autre question plus fondamentale devrait nous interpeller : existe-t-il encore un État haïtien?
Pas après la prochaine réunion. Pas après la prochaine déclaration. Pas lorsque la communauté internationale aura envoyé un nouveau communiqué. Maintenant.
Car le problème n’est plus de savoir si Haïti traverse une crise sécuritaire. Cette question est depuis longtemps dépassée. Le véritable enjeu est de savoir si les institutions haïtiennes sont encore capables de reprendre l’initiative face à des groupes armés qui, eux, semblent avoir parfaitement compris le prix de l’inaction.
À Kenscoff, des familles ont payé ce prix avec leur vie.
Il serait tragique que la seule réponse de l’État consiste encore à compter les morts, ouvrir une enquête et promettre que cela ne se reproduira plus.
Parce qu’à force de ne jamais tenir cette promesse, l’État ne perd pas seulement des territoires. Il perd progressivement quelque chose de plus difficile à reconquérir : la confiance de ceux qu’il prétend gouverner.
Et un État peut reprendre une route, un quartier ou une commune.
Mais lorsqu’un peuple cesse de croire en sa protection, il lui faut beaucoup plus qu’une opération de police pour reconquérir sa confiance.
LE FLUX MEDIA | Éditorial



Commentaires