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Quand Bukele promet un « Bwa Kale » aux gangs haïtiens

il y a 2 minutes
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Haïti en est arrivée à un point où un président étranger peut publiquement proposer de régler, à sa manière, le problème de l'insécurité sur son territoire. Derrière la promesse de Nayib Bukele se dessine une réalité autrement plus préoccupante : l'affaiblissement de l'État haïtien.


Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la déclaration de Nayib Bukele sur les gangs haïtiens. Le président salvadorien ne s'est pas contenté d'exprimer sa solidarité avec Haïti ou de proposer une assistance sécuritaire. Il a brandi la possibilité d'en finir avec les groupes armés qui terrorisent le pays, en invoquant l'expérience de son propre pays. Une promesse qui, dans le contexte haïtien, prend des allures de « Bwa Kale » annoncé depuis l'étranger.


La formule est brutale. Elle trouve pourtant un écho dans une société épuisée par les violences, les enlèvements, les massacres et l'impuissance répétée des autorités. Pour une population qui attend depuis trop longtemps le retour à une vie normale, la perspective d'une force capable de reprendre les territoires perdus peut susciter un espoir immédiat. Il serait malhonnête de ne pas entendre cette attente.


Mais l'espoir ne dispense pas de la lucidité.


L'expérience salvadorienne est souvent présentée comme une démonstration de fermeté contre les gangs. Elle est aussi associée à un dispositif d'exception, à des arrestations massives et à de sérieuses préoccupations concernant les droits fondamentaux, les garanties judiciaires et les conditions de détention. Transposer ce modèle en Haïti sans tenir compte de ses conséquences serait une erreur politique et institutionnelle.


La question n'est donc pas de savoir si les gangs doivent être combattus avec détermination. Ils doivent l'être. La question est de savoir dans quel cadre, sous quelle autorité et avec quelles garanties.


Un État ne se reconstruit pas uniquement par la force. Il se rétablit lorsqu'il protège les citoyens, contrôle effectivement son territoire, garantit l'accès à la justice et empêche que la violence devienne le principal instrument de régulation de la société.


Le phénomène « Bwa Kale » avait précisément révélé cette rupture. Lorsque des citoyens, convaincus que les institutions ne les protègent plus, décident de se faire justice eux-mêmes, ce n'est pas seulement une réaction contre les criminels. C'est aussi le symptôme d'un contrat social profondément abîmé. Que cette logique puisse désormais être évoquée, même indirectement, à travers la promesse d'un dirigeant étranger devrait interpeller les responsables haïtiens.


Il y a, dans cette séquence, une autre question embarrassante : comment Haïti a-t-il pu en arriver à attendre d'un chef d'État étranger qu'il formule publiquement une promesse de sécurité que ses propres dirigeants peinent à tenir ?


Le soutien international est nécessaire. La coopération sécuritaire peut être déterminante. Mais elle ne saurait devenir un substitut à l'autorité politique nationale. Les forces étrangères peuvent contribuer à reprendre des territoires, neutraliser des réseaux criminels et renforcer les capacités opérationnelles. Elles ne peuvent, à elles seules, reconstruire la confiance entre l'État et la population.


Les autorités haïtiennes doivent donc clarifier les contours de cette coopération, ses objectifs, sa chaîne de commandement, ses règles d'engagement et les mécanismes de contrôle. La lutte contre les gangs ne saurait être un espace sans responsabilité ni transparence.


Bukele peut promettre de faire aux gangs haïtiens ce qu'il affirme avoir fait au Salvador. Mais Haïti n'a pas seulement besoin d'une démonstration de force. Le pays a besoin d'un État capable de garantir que la sécurité retrouvée ne soit pas provisoire, que la justice ne soit pas remplacée par la vengeance et que le retour de l'ordre ne se fasse pas au prix des libertés fondamentales.


Car le véritable défi ne sera pas seulement de faire taire les armes des gangs. Il sera de faire en sorte que, demain, les citoyens n'aient plus besoin d'attendre un Bukele, ni de réclamer un nouveau « Bwa Kale », pour espérer vivre en sécurité.


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