Sécheresse dans le Sud : l’inquiétude grandit face au manque d’eau
Depuis plusieurs mois, le département du Sud fait face à une importante période de sécheresse. Le manque de précipitations affecte notamment les activités agricoles et l’accès à l’eau, fragilisant davantage les conditions de vie de nombreuses familles. Face à cette situation, les agriculteurs et les communautés locales sont contraints de s’adapter à une réalité qui devient de plus en plus préoccupante.
Par Jivens Laguerre

Le département du Sud est confronté à une importante période de sécheresse depuis quelques mois. La rareté des pluies affecte les activités agricoles et l’accès à l’eau, suscitant ainsi de vives inquiétudes au sein de la population. Dans plusieurs communes, agriculteurs et habitants composent avec les conséquences de cette situation qui fragilise davantage les conditions de vie.
Les signes de la sécheresse sont, en effet, de plus en plus visibles. Les terres agricoles deviennent de plus en plus difficiles à exploiter et certaines sources d’eau connaissent une baisse importante de leur débit, à en croire plusieurs témoignages.
C’est ainsi que, depuis août 2026, nous nous sommes permis d’enquêter sur ce dossier qui a retenu l’attention de plus d’un, surtout auprès de ceux qui en sont directement victimes : les agriculteurs et les ménages.
La quasi-totalité des sections communales est touchée par la sécheresse
D’Aquin à Tiburon, les constats sont les mêmes. Dans chaque commune comme dans chaque section communale visitée, la situation a été presque pareille. Il n’a pas plu au cours des derniers mois. Les paysans sont à bout.
À Randel, troisième section communale de Chardonnières, la situation est considérée comme une menace directe pour les récoltes et les revenus des familles qui dépendent principalement de l’agriculture. Pour le coordonnateur du conseil d’administration de la section, Randel fait face à une double crise : d’abord, les conséquences de la crise socio-sécuritaire, ensuite, la sécheresse.

« Les difficultés sont nombreuses par ici. En plus des conséquences de la crise, nous n’avons reçu aucune goutte de pluie depuis le 30 avril 2026 », s’est plaint Germeil Louis Juliòme. « Aujourd’hui, la population traverse une période douloureuse à cause de la sécheresse qui a tout détruit. Les paysans ne peuvent pas travailler, aucune culture n’arrive à résister à la sécheresse. Depuis cinq mois, nous traversons cette impasse, nous en sommes à bout », a-t-il dit. La deuxième section, Dejoie, rencontre les mêmes difficultés, ce qui a poussé les habitants vers le découragement et la panique.
« Tout notre espoir reposait sur la terre. Mais, depuis le mois de mai, tout a été ravagé par la sécheresse : pas de maïs, de bananes ni de patates. Même nos bêtes n’ont pas été épargnées. Nos sources sont fortement touchées », a témoigné Jeannot Alexis, coordonnateur du condeil de la 2e section communale de Chardonnières.
À Tiburon, les autorités avaient même sollicité l’accompagnement de l’État central pour venir en aide aux familles qui sont décapitalisées à cause de la sécheresse. Selon la mairesse adjointe, Idelie Denis, « l’élevage et l’agriculture sont les secteurs les plus touchés ».
Mais, au-delà du secteur agricole, le manque d’eau touche également les familles. Dans certaines communautés, comme à Saint-Jean du Sud ou à Saint-Louis du Sud, l’approvisionnement devient de plus en plus difficile, obligeant les habitants à parcourir de longues distances pour trouver de l’eau destinée aux besoins quotidiens.

À Saint-Jean du Sud, la sécheresse a été un défi majeur pour l’élevage et l’agriculture cette année, d’après le coordonnateur du conseil de la 1re section, Gerson Sainlus. À Tapion, nous a-t-il dit, les paysans n’ont pu sauver même une seule récolte de pois alors qu’en temps normale, on récolte le triple. Également éleveur et agriculteur, le représentant de la section a dit être étonné de voir que les avocatiers et les châtaignes (arbres véritables) ont fructifié jusqu’à en voir tomber naturellement.
« Elle a fortement affecté nos fontaines », a décrit M. Sainlus.
En outre, cette situation se révèle de plus en plus préoccupante. Entre inquiétude et désolation, les agriculteurs qui ne savent plus à quel Saint qu’il faut adresser leur prière, font appel aux autorités locales et aux acteurs concernés.
« Cette situation ne nous est point favorable », a dit Sylvain Roger, de la 1re section communale de Port-à-Piment, Paricot.
Plus loin, l’agriculteur a fait savoir qu’« à cause de la sécheresse, les animaux meurent de faim et tombent malades, les récoltes sont toutes perdues ».
Pour les habitants en général, la rareté des pluies est un coup dur pour l’élevage et les plantations. « Le ministère de l’Agriculture doit intervenir » : telle est l’attente de nombreux éleveurs et agriculteurs qui espèrent, malgré tout.
Pierre Raymond et Johnson Poisson sont deux agriculteurs à Faugasse, 4e section communale des Cayes, qui ont témoigné des lourdes pertes enregistrées par les paysans de la section à cause de la sécheresse. D’ailleurs, cela fait environ cinq mois qu’ils n’ont reçu aucune goutte de pluie. Depuis, les animaux meurent de faim et les rizières de Faugasse ne peuvent plus servir à la plantation.
Dévasté par la situation, un paysan a déclaré : « Désormais, on peut y rouler en voiture », pour expliquer la façon dont ces terres, autrefois humides, sont devenues sèches depuis quelques mois.
« Moi personnellement, j’ai perdu un champ de riz qui pouvait me rapporter jusqu’à 40 000 gourdes », s’est plaint Johnson Poisson face à ce désastre qui fait partir en fumée le seul espoir des paysans.
« Sans les pluies, on ne peut pas travailler. Aujourd’hui, les habitants ont perdu toutes leurs récoltes à cause de la sécheresse. On se demande : où est passé l’État ? Où est passé le ministère de l’Agriculture ? »

À l’Île-à-Vache, la sécheresse a beaucoup affecté le quotidien des habitants depuis environ huit mois, a fait savoir Jean Yves Amazan, maire intérimaire de la commune. Faisant déjà face à une crise migratoire en raison de nombreux déplacés accueillis, la rareté des pluies a davantage compliqué la situation.
« Avec cette période de sécheresse, l’agriculture n’est plus possible sur l’île. À présent, la population se retrouve dans une situation très misérable. Pas d’activités agricoles pouvant faciliter l’accès aux produits locaux », a expliqué l’administrateur de cette commune à section unique.
Le constat est encore pire aux yeux d’Alesterna Sylvain, coordonnatrice du conseil d’administration de la section communale. « Les animaux meurent de faim et de soif. Pas de récoltes. Ce qui met les habitants dans de grandes difficultés économiques. D’ailleurs, les Ilavachois et Ilavachoises vivent de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche », a-t-elle mentionné.
Ce qui fait qu’il ne reste que la pêche comme seule alternative. Pourtant, c’est un secteur très menacé puisque les habitants continuent de la pratiquer dans les mêmes conditions qu’autrefois, en dépit de quelques maigres avancées dans le pays.
« Les habitants survivent de la pêche. Mais il y a un autre fléau dans le secteur », selon Mme Sylvain.
Elle a déploré le fait que des pêcheurs se servent de petits filets dans leurs activités, ce qui détruit l’écosystème marin en capturant les petits poissons. Encore une menace qu’il faut prendre au sérieux.
« C’est ce fléau auquel nous faisons face. En plus, il y a l’érosion qui détruit la population des fretins qui ne vivent pas loin des côtes », a renchéri Alesterna Sylvain.
Autres phénomènes observés à l’Île-à-Vache : le réchauffement climatique et la coupe des mangroves, a dit le maire. En clair, l’érosion marine et le déboisement ont de lourdes conséquences sur l’Île-à-Vache.
« Sur le plan environnemental, l’île est très affectée. Quand la mer monte, l’eau grignote et emporte le sable. En plus, le déboisement est très intense, car la population coupe massivement les mangroves à des fins économiques », nous a dit M. Yves Amazan.
De surcroît, il y a une herbe très toxique, venant du canal, qui a envahi les côtes. Ces algues, appelées sargasses, sont non seulement désavantageuses pour le tourisme, mais, une fois en putréfaction, elles dégagent une odeur très nauséabonde.
D’ailleurs, « cette herbe qui libère une sorte de toxine fait des dégâts dans la toiture de nos maisons », a expliqué le magistrat Jean Yves Amazan. Autant de problèmes qui, ajoutés à la période de sécheresse, ont compliqué, durant ces derniers mois, le quotidien des habitants de l’Île-à-Vache.
Dépassés par la situation, les paysans font appel à l’État
Ils sont nombreux à espérer que les autorités réagissent face à cette situation tant désastreuse. Même si au fond, la population nourrit un profond doute et une grande méfiance quant à un véritable support de la part de l’État en de telles circonstances, plus d’un ont osé croire qu’il était tant pour que les ministères les plus concernés fassent signes de vie, notamment en posant quelques actions.
À un moment où plus de cinq millions de gens font face à une insécurité alimentaire aigue, à en croire les statistiques de la CNSA (Coordination nationale de la sécurité alimentaire), où « le niveau de sévérité des conditions de sécurité alimentaire au niveau national demeure une source d'inquiétude constante ». Or, selon une analyse IPC réalisée en août 2024 par la CNSA et ses partenaires, pour la période s'étalant d'août 2024 à février 2025, il a été constaté que 14 % de la population étudiée sont classifiés en phase 4 de l'IPC (Urgence), tandis que 30 % se situent en phase 3 de l'IPC (Crise).
Ainsi, on a pu observer que le prix des produits ont grimpé, jusqu’à même tripler pour certains, au niveau des marchés locaux. Le prix d’une marmite de maïs, par exemple, est passé de 125 gourdes à 350 gourdes. Celui du sorgho a été augmenté, d’ailleurs le produit est devenu rare même dans les sections où sa culture est très pratiquée. La même situation a valu pour les autres cul qui n’ont pu résister à la sécheresse.
Pour l’ingénieur agronome Jean Émilson Joseph, cette sécheresse prolongée due au phénomène El niño, a compliqué davantage l’insécurité alimentaire dans le pays, et particulièrement dans le Sud.
Cette situation de plus en plus préoccupante a même affecté certaines communes très riches en eau à certains endroits, comme à Torbeck, où la production rizicole a connu une baisse, au cours de la saison précédente.
Par contre, M. Joseph a estimé que les acteurs doivent agir pour pallier cette situation. Il a souligné la nécessité de valoriser l’eau du sous-sol et celle de surface afin de faciliter l’agriculture dans les espaces où elle est pratiquée.
« Il faut également songer à pratiquer de préférence les cultures qui tolèrent très bien le manque d’eau », a-t-il expliqué.
Mais est-ce que le MARNDR envisage de voler au secours des agriculteurs ?
Abordant le ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural sur la question, les autorités ont informé être conscientes de cette situation qui touche la quasi-totalité des régions du pays. D’ailleurs, selon le numéro un du MARNDR, cette situation est catastrophique et fait des victimes dans les secteurs de l’agriculture et de l’environnement.
« Le secteur agricole est fortement victime de la sécheresse. En ce sens, nul responsable ne peut rester inactif face à cette situation qui a causé autant de dégâts », a fait savoir l’ingénieur-agronome Marcelin Aubourg.
Par ailleurs, le ministre a déclaré que son ministère travaille à fond sur cette problématique afin d’apporter les réponses nécessaires.
« Deux campagnes agricoles sans récoltes représentent une perte considérable pour les paysans », selon lui, qui a informé que des pourparlers sont en perspective avec le gouvernement afin de mobiliser des fonds destinés à la relance de la production et des activités agricoles.
Aussi longtemps que durera la sécheresse, ses conséquences seront lourdes à supporter par la population du Sud, qui fait déjà la résistance à de nombreux malheurs. Depuis toujours, l’agriculture et l’élevage ont joué un rôle prépondérant dans l’économie locale. Sans leurs terres et leurs bêtes, des milliers de familles sont au dépourvu.
Après plusieurs mois dans l’attente, l’inquiétude semble arriver à son pic dans ces communautés, où chaque nuit est transformée en neuvaine, dans l’espoir que la pluie viendra briser le sort, et mettre fin la sécheresse prolongée.



Commentaires