Et si Haïti était prisonnière d’une dictature de la transition depuis 40 ans ?
- Marvens Pierre
- il y a 2 jours
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Depuis 1986, Haïti vit officiellement sans dictature. Du moins, c’est le récit dominant. Pourtant, quarante ans plus tard, une question dérangeante s’impose : "avons-nous réellement rompu avec la logique dictatoriale, ou l’avons-nous simplement rebaptisée ?".
Ce que le pays expérimente depuis quatre décennies ressemble moins à une démocratie qu’à une transition perpétuelle, devenue un système de gouvernance à part entière.
À l’origine, la transition devait être un pont bref, exceptionnel et nécessaire. Un passage entre un régime autoritaire et un ordre démocratique stable. Mais en Haïti, le pont n’a jamais mené à destination ou peut-être qu'il n'a jamais été construit. Ou encore pire, il s’est transformé en lieu de résidence du pouvoir.
Nous n’avons plus de dictateur en uniforme.
Nous avons mieux... ou pire : une dictature sans dictateur.
Le pouvoir n’est plus concentré dans les mains d’un homme, mais disséminé dans des arrangements politiques opaques, des accords d’élites, des conseils provisoires, des gouvernements sans mandat populaire clair. Le peuple, lui, observe. Attend. Subit. Il est massacré, au mieux devenu sans abris... La transition devient alors une suspension chronique de la souveraineté populaire. Toujours la même justification :
"le pays n’est pas prêt, l’insécurité empêche les élections... l’urgence impose des décisions exceptionnelles". Pourtant les dirigeants ne se privent d'aucun privilège ! Triste réalité !
Néanmoins, quand l’exception dure quarante ans, elle cesse d’être une exception. Elle devient une règle. Et toute règle qui confisque durablement le choix du peuple porte un nom : DICTATURE.
Certes, il ne s’agit pas d’une dictature brutale. Pas de politique formelle "kraze zo", mais les gangs font le sale boulot. Pas de censure officielle massive, pas de parti unique, pas de culte de la personnalité. Mais c’est une dictature plus subtile, plus insidieuse, c'est la dictature de l’entre-deux, où rien n’est stable sauf l’instabilité, où rien n’est définitif sauf le provisoire.
Dans cette configuration, le citoyen n’est pas seulement réduit au silence par la peur, mais surtout par l’épuisement. On ne lui dit pas : "tais-toi". On lui répète : "Ce n’est pas le moment. Plus tard. Après la crise." Et le "plus tard" n’arrive jamais.
La démocratie, ce n’est pas seulement l’absence de dictateur. C’est la présence effective du choix populaire, de la responsabilité, de l’alternance, du contrôle. Or, un pouvoir qui ne tire pas sa légitimité du suffrage, qui gouverne sans échéance crédible, sans reddition de comptes, même au nom de la transition, reste un pouvoir confisqué.
La vraie question n’est donc pas de savoir quand la transition prendra fin.
La vraie question est : "Qui a intérêt à ce qu’elle ne finisse jamais" ? Notre aîné Pierre Raymond Dumas trouverait énormément à dire ou à redire à ce sujet...
Tant que cette question restera sans réponse, Haïti demeurera non pas un pays en transition, mais un pays retenu en otage par la transition elle-même et par l'ingérence de l'international.
Et il faut avoir le courage de le dire qu'on ne construit pas la démocratie en suspendant indéfiniment le droit de choisir.
LE FLUX MEDIA







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