Haïti : la République mise aux enchères
- Marvens Pierre
- il y a 1 heure
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Il fut un temps où la magistrature suprême, en Haïti, se gagnait par les urnes, se contestait par les idées ou, à défaut, se prenait par la force. Aujourd’hui, elle se négocie. Elle se marchande. Elle s’expose dans le hall feutré d’un hôtel, comme un objet sans propriétaire, sans dignité, sans mémoire.
Le 4 février 2026 restera comme l’un des épisodes les plus humiliants de notre déjà longue tragédie nationale. À l’hôtel Montana, symbole d’un pays coupé de lui-même, la scène avait des allures de foire politique. « Vous, président. Vous, Premier ministre. Avancez. Le dossier, par ici. »
On ne votait pas. On ne débattait pas. On ne proposait même pas un projet. On distribuait des titres comme on distribue des numéros à la boucherie. Prochain client !
La République d’Haïti, née dans le sang et la révolte, réduite à une vente aux enchères institutionnelle. Qui dit mieux ? Qui offre plus ? Qui a les meilleurs parrains ? Qui rassure le plus l’extérieur, puisque l’intérieur, lui, n’existe plus ?
Pendant que le Conseil présidentiel de transition arrive au terme de son mandat (dans deux jours, à peine) une frange s’agite, négocie, complote pour prolonger l’indéfendable. Comme si l’illégalité pouvait devenir légitime par épuisement collectif. Comme si le ridicule, à force d’être répété, cessait d’être ridicule.
Et pendant que la comédie se joue, les véritables décisions se prennent ailleurs. Les États-Unis affichent leur préférence : un Premier ministre seul à la tête du pays, sans président, sans contrepoids, sans mandat populaire. Trois navires de guerre croisent dans la rade de Port-au-Prince, silencieux mais éloquents. La souveraineté, elle aussi, semble avoir été mise en option.
Haïti est devenue un spectacle. Un mauvais spectacle. Une farce tragique où les acteurs jouent faux, où le texte est improvisé, et où le public/le peuple n’est même plus invité dans la salle.
Plus de 200 ans après l’Indépendance, nous en sommes là : la présidence et la primature transformées en lots, la transition transformée en carrière, et l’État réduit à un décor de théâtre pour ambitions personnelles.
Ce n’est pas seulement ridicule.
C’est indigne.
C’est minable.
C’est une insulte à l’histoire.
On peut rire, oui, parce que le spectacle frôle l’absurde. Mais c’est un rire jaune, un rire de survie, un rire d’humiliation. Car derrière cette comédie politique, il y a un peuple pris en otage, des quartiers sous les balles, une nation sans cap et sans voix.
La question n’est plus : qui sera président ou Premier ministre ?
La vraie question est : quand cessera-t-on de traiter Haïti comme une marchandise sans propriétaire ?
Tant que la réponse restera floue, la République continuera d’être bradée et la dignité, soldée au rabais.
LE FLUX MEDIA | Éditorial



